Elle ne prétendait pas être sensée.

Son appel intérieur était pathétique, mais il était d'une troublante sincérité : elle les enviait.

Ils n'avaient pourtant rien d'attirant pour la société matérialiste à laquelle elle se disait appartenir, mais contrairement aux attentes communes, elle les enviait.

Ils se tenaient assis, adossés à la paroi métallique du supermarché à bas-coût, une gamelle pas plus grosse que le poing posée devant eux sur le béton et derrière ce minuscule monticule d'acier et de cuivre, ils attendaient, les doigts noirs rougis par le froid qu'une main chaleureuse les nourrisse. 

Elle n'avait pas souhaité les abaisser d'un plat bon marché qu'elle n'aurait pas osé goûter par peur de faire grimper ses triglycérides et son taux d'édulcorants et de conservateurs. Aussi leur avait-elle acheté deux salades, les mêmes que celles qu'elle prenait chaque semaine pour les déjeuners.

En leur donnant, elle eut ce besoin irrationnel de leur demander s'ils se sentaient libres. Il lui semblait que ces deux êtres possédaient ce qu'il y a de plus cher sur cette Terre : la liberté. N'était-ce pas ce dont ils étaient si riches et de laquelle elle se sentait, à l'inverse, totalement démunie? Que ressentions-nous lorsque nous n'avions pas à compter les heures, les minutes de chaque action pour que toutes les tâches soient accomplies?

L'impossibilité de manœuvrer l'aiguillage, noyée sous les contraintes professionnelles, la gestion du foyer, le suivi scolaire et médical de chacun, les activités hebdomadaires. Tout cet amas de goudron gluant retenait son train aux rails de sa vie, des rails soudés en arc de cercle et sur lesquels elle évoluait avec lassitude : des arrêts de gare trop courts qui ne permettaient de laisser sortir personne, mais juste suffisants pour laisser monter des valises, toujours des valises, encore des valises et des colis, de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les couleurs, qui envahissaient ses wagons, empêchaient les portes de fermer, dépassaient des vitres mi-ouvertes et elle poursuivait son trajet sans fin, poussive, usée, l'huile noire, poisseuse, les rouages malmenés sans se rendre compte que le paysage restait et que seul son état se détériorait.

En reposant son caddie à la file, elle repassa devant eux. Ils mangeaient à présent la salade.

Elle culpabilisa. Elle avait négligé le chien. Lui aussi devait avoir faim.

S'asseoir avec eux, laisser le froid engourdir les encombrants souvenirs d'une vie d'esclave qui ne seraient plus qu'un minuscule flocon de remords.

Ils avaient paru surpris d'être reconnus, qu'une personne s'adresse à eux pour avoir leur avis, leur demander leurs impressions. Ils avaient balbutié, hésité. Que dire?

S'ils lui avaient fait part de vadrouilles, de voyages à travers la France, de la solidarité qu'ils avaient rencontrée, alors elle les aurait suivis sans un flottement. Mais ils étaient restés fidèles à leur rôle, celui du spectateur passif, dépossédés par la société du droit d'exister à ses yeux, incapable d'enclencher l'arrêt d'urgence. 

Elle était retournée à son véhicule, avait soupiré de ces soupirs que seul un cœur à bout de souffle peut exprimer et elle avait repris son trajet sur cette maudite voie à laquelle elle se sentait rivée pour l'éternité.

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