Elle était enjouée, les yeux grands ouverts sur la vie qui lui souriait en se jetant dans ses petits bras menus. Ses deux fossettes rivalisaient l'une et l'autre pour être celle que les passants remarqueraient le plus sur ce visage d'ange encadré d'anglaises, de jolies mèches de cheveux qui s'enroulaient comme tenus par des brosses rondes invisibles. On aurait dit des ressorts, mais délicats, brillants et soyeux, comme ses pas sur le chemin de l'école. Elle sautillait, volait jusqu'à ce lieu d'instruction dans lequel elle s'ennuyait un peu, mais qui était une source de savoirs inépuisable.

Elle revenait, inspirée, ivre de ce qu'elle y avait découvert: Maupassant, Zola, Balzac, Sand... les mots tordus et biscornus ne lui faisaient pas peur, bien qu'elle passe un certain temps à chercher leur sens dans le dictionnaire, enfin, plutôt dans l'encyclopédie Larousse des éditions France Loisirs de 1979. Elle aimait toucher du doigt la matière irrégulière de la couverture. Elle avait l'impression que chaque volume était la pièce d'un trésor, enfermé dans la chambre de ses parents. Plus tard, elle apprendrait que le papier pouvait devenir obsolète et que les faits ou connaissances scientifiques pouvaient évoluer, mais en attendant, elle faisait des aller-retours pour récolter le sens des mots encore inconnus comme "âpre", "ténu", "s'apitoyer" ou "zibeline". Elle avait aussi subtiliser certains ouvrages, comme ceux d'Henry Troyat, Victor Hugo, Agatha Christie, Jean Giono ou Sagan.

Elle ne comprenait pas tout. Qui peut d'ailleurs se vanter de comprendre la totalité des idées, des émotions, des sentiments transmis par une oeuvre? Le créateur lui-même perçoit-il les messages inconscients qui sont passés à travers les mots qu'il a employés?

Quoiqu'il en soit, la petite lectrice souhaitait partager cette profusion d'émotions, de ressentis, de savoirs qu'elle avait découvert au cours de ses lectures, mais elle se heurta à des adultes qui n'aimaient pas que les enfants brillent, parce qu'elle brillait d'exaltation, elle, l'amoureuse des lettres et de la vie. Alors, ils l'ont fait taire. Ils n'ont pas supporté qu'elle soit si fraîche, si naïve, si pleine de cet enthousiasme qu'ils avaient depuis longtemps perdu. Ils lui firent regarder le sol, lui interdirent de répondre, de parler même. De vivre. Alors elle s'était ternie, comme il se devait. Il paraissait, à leurs attitudes, que la société l'exigeait. La vie était dure, il n'y avait pas de place pour les rêveurs, encore moins pour les artistes. Alors, elle avait appris à s'y faire. Elle devait s'adapter. Mais sous cette mine désormais triste et grave d'une fillette qui grandit, elle avait conservée une flammèche, juste pour elle, au creux de son cœur, pour ses lectures solitaires, la nuit, sous la couette.

Elle reprit le chemin de l'école, qu'elle appelait à présent "collège", conservant le plaisir d'apprendre et de développer sa créativité, mais elle s'heurta aux moqueries de ses camarades, de leur jalousie. Qui était-elle pour aimer sincèrement l'instruction? N'était-ce pas une preuve de son sentiment inavoué de supériorité? Utilisant tout ce qu'elle avait vécu dans les romans, les nouvelles, les poésies et les manuels d'histoire, elle se tissa une bulle, une bulle d'amours, d'aventures et de bonheurs qu'elle continua de nourrir adulte, de jour, comme de nuit. Sérieuse et appliquée à l'extérieur, amoureuse transie et aventurière sans limite à l'intérieur.

Mais où se situe réellement sa vie?

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