Si nous cherchons à être vrai, mais sans l'être vraiment, nous devenons insignifiants.  Pris dans le jeu de la société, des conventions, mais sans y jouer entièrement, tout en étant vrai à demi-mot, nous inquiétons. Qui est cette personne qui se permet certaines libertés mais ne va pas au bout de ses convictions? Nous sommes mis à part, à distance. Les autres nous trouvent différents, incapables de cerner leur mal-être en notre présence. Ils nous isolent, faute de pouvoir nous comprendre. Dans le meilleur des cas, nous passons pour un être original ou illuminé, et pour le reste froid, indifférent, peut-être même méprisant, donneur de leçons...

Être vraie me paraît une valeur essentielle dans cette vie. Maintenant, à quoi sert-elle?

J'ai passé des heures, des journées entières à chercher le sens de la vie, jusqu'à il y a quelques jours. Un lien vers une vidéo sur lequel j'ai cliqué au hasard, m'a permis de découvrir Laurent Danchin. J'ai noté ses mots parce qu'ils m'ont profondément marquée et émue : "La vie n'a pas de sens : elle est neutre.  C'est par votre activité, vos convictions, votre courage, votre force de travail que vous allez donner à votre vie un sens ou un autre." Et là, en deux phrases, il a balayé des heures d'harcèlement de méninges.

Parce que ce qu'il a dit m'a paru vrai, simple, humble, efficace. Après tout, chacun utilise son quota de temps limité pour une oeuvre en laquelle il croit. Pour certains ce sera la construction d'une maison, d'autres d'une carrière, l'éducation des enfants, une ribambelle de tricots... Peu importe le domaine, tant que nous avons la foi?

Et moi? En quoi croire?

Vous pourriez me reprocher, ici et maintenant, de romancer ma vie. Et je vous répondrais que c'est un droit fondamental de l'être humain. Pourquoi ne pas modifier le cours des événements, un trait de caractère, ajouter du suspens, de l'amour, de l'émotion, tant que cette mixture amène à la réflexion, à l'avancée de ma conscience ou de la votre? D'ailleurs, si romancer sa vie était illégal alors l'acte du souvenir le serait tout autant et la lecture de mes propos plus encore, puisque rien n'est plus personnel que lorsque le lecteur suit le cours de l'histoire et laisse son esprit modifier à son aise les propos de l'écrivain.

Cette quête de vérité que j'ai longtemps menée dans ma vie réelle — Nous savons tous qu'un écrivain a la chance de pouvoir vivre un nombre d'existences que seule son imagination peut limiter — n'aboutit à rien si ce n'est à une profonde désillusion et affliction. La vérité n'est pas de ce monde. Si tel était le cas, il n'y aurait aucune rancœur dans les familles, ni révision des faits historiques.

Cependant, voilà une amère réalité que j'accepte avec peine : la vérité est ailleurs. Notre mémoire est aussi peu fiable que notre esprit conscient ou inconscient peut être fourbe.

J'avais, à l'adolescence, en même temps que le désir de devenir écrivaine, peintre, professeure d'allemand, architecte, avocate, archéologue et médecin, le souhait de m'orienter vers le métier de psychanalyste. Avec un profond respect pour le docteur Freud que j'avais découvert en cours de philosophie, j'envisageais la psychanalyse comme une thérapie qui pourrait me sauver moi ainsi que mes futurs patients... jusqu'à ce qu'une personne, dont le nom et le visage me font défaut aujourd'hui, me présente la psychanalyse comme l'art de rafistoler l'histoire personnelle de l'autre, sans se soucier de la vérité. 

Cette affirmation m'a alors vaccinée de cette thérapie. Je ne pouvais accepter que l'on puisse jouer avec la vérité, sous prétexte de réécrire une vie et lui redonner du sens.

A présent, avec le recul, je suis plus encline à lui redorer le blason. Je sais, par expérience, que toute vérité en ce monde est subjective, dépendante du ressenti de chacun : un être ne pleure jamais "pour rien", deux jumeaux ne décrivent pas de façon identique une scène familiale vécue en simultané. De plus, j'ai déjà surpris ma mémoire en fragrant délit de réécriture : elle a envoyé au néant une personne avec laquelle j'avais passée une journée fantastique. Le reste du décor était bien planté : le ciel bleu, les manèges, les odeurs de frites et de barbes à papa, la musique répétitive mais entraînante, tout y était, tout sauf elle. Est-ce le hasard? Je n'y crois guère. Il est fort probable que mon inconscient ait été consciencieux, effaçant tout ce qui se rapportait à cette personne avec zèle, ne se risquant pas à omettre le moindre détail, quitte à effacer quelques moments heureux. Le prix d'une vigilance excessive. 

Si encore il m'avait avertie. Imaginez à quel point j'ai été dépourvue lorsque la dite personne a mentionné la fameuse journée alors qu'au fond de moi je n'avais aucune trace de sa présence. Comment être vraie dans une telle situation? Dois-je dire que je l'ai omise en si peu de temps ou créer un mensonge diplomatique maladroit? La vérité ne sera peut-être pas crue et attirera la foudre. Ce sera vexant pour cette oubliée. L'ai-je fait exprès?

Être vrai, en entier, est tout aussi inconfortable que de l'être à moitié : expliquer que ce n'est pas possible avec les moyens mis à notre disposition ou le temps octroyé, que ce n'est pas humain... Dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Livrer nos vérités, emballées dans du papier de soie, mais qui malgré cela ne plaisent pas.

Qui est cette personne qui ose exposer ce que nous avons tous accepté d'endosser tacitement?  Nos parents, nos grands-parents ont toujours fait ainsi, nos enfants apprennent à penser de même à l'école et nous les confortons sur cette voie. Mais faites-la taire, cette illuminée! Il faut bien qu'elle soit malade pour se risquer à agir de la sorte! Ce n'est pas "normal".

Il y a la vérité, "normale", celle qui est conforme à la société et celle qui est "anormale", c'est-à-dire, qui est rejetée par la majorité des gens, surtout si elle les dessert.

Il est vrai que, parfois, je m'interroge. Peut-être ont-ils raison? Se contenter d'être une bonne mère, une bonne travailleuse. N'est-ce pas ce dont le monde à besoin? D'ailleurs, personne n'est-il pas irremplaçable? Est-ce une fin en soi?

J'ai un jour eu le malheur de proposer à la mairie de mon village de participer à un site, mon site, dans une section qui leur aurait été dédiée, avec un accès administrateur, tandis que l'intérêt principal aurait été de donner la parole aux citoyens. Malheureusement, j'ai voulu aller trop vite, j'ai été maladroite et je n'avais pas compris que leur but était de s'accaparer le site, ses "mérites" et propager "la vitrine du village", c'est-à-dire le contraire de mes aspirations : aucun commentaire, aucune entraide, trop dur à gérer, juste une vitrine, belle, propre, figée, sans vie...

Au conseil où j'ai été conviée, eux assis en rond et moi debout, je me suis faite incendiée. Ils étaient assis dans leurs fauteuils, suffisants, l’œil mauvais et la langue assassine. C'est là que j'ai compris que proposer quelque chose de nouveau au monde extérieur était une erreur, mais trop tard. Le maire m'a vociféré de me "contenter" d'être une bonne mère, de faire mon travail et de ne pas me mêler de ce village dans lequel je venais d'arriver quelques années plus tôt. J'ai voulu m'expliquer, l'un d'eux m'a menacée de me frapper... La naïveté, en société, est une faiblesse de l'être.

Ma voisine, qui m'accompagnait, s'est dite outrée. La vieille dame était scandalisée. Ils avaient été trop loin avec celle que le maire avait traité d'illuminée.

Je suis rentrée avec mon idée lumineuse, le cœur assombri et j'ai fermé les portes. Aujourd'hui encore, ma vie s'arrête aux limites du jardin, transite en voiture à travers la "zone morte" de mon existence et se déploie une fois le panneau du village franchi. 

D'aussi loin que ma mémoire m'autorise à me souvenir, j'ai toujours souffert de l'ignorance et de la peur des Hommes. J'ai ouvert les portes, puis les ai refermées, à plusieurs reprises. Néanmoins, j'ai l'impression que chacune de ces épreuves me permet d'accumuler une résilience, chaque ouverture est une victoire.

La vie m'a offert de rencontrer une personne avec je peux entretenir des conversations profondes sur ce monde et cette vie qui nous entourent et nous partageons nos vies depuis bientôt huit ans. Nous rencontrons peu de personnes dans notre quotidien qui nous offrent cette ouverture de cœur et cette quête d'authenticité, mais c'est avec joie que nous les accueillons lorsque leur chemin croise notre route.

Cet homme et ces personnes me portent vers plus d'acceptation et me sauvent de l'amertume du quotidien de ce début de siècle et des inconduites toujours plus incroyables de la société humaine. A trop ressentir, analyser et comprendre (ou se fourvoyer) les personnes et leur fonctionnement, je finis par croire, à défaut, qu'elles représentent la société dans son ensemble. Je suis écœurée et vide d'envie. Trop de compréhension finit par tuer l'âme et j'aimerais parfois être née plus sotte pour traverser la vie comme un navire de croisière, stable et insubmersible. Il est vrai que certains naufrages ont été relayés glorieusement par les journaux, mais ces navires-là ont sombré en ayant connu que peu de remous. Mon bateau est frêle comme une coquille de noix, chahuté par la peur, l'incompréhension et peut-être même la haine, sans n'avoir rien demandé ni cherché aux vagues qui le portent et l'emportent, cherchant à le dévier de sa route, le submergeant parfois lorsque mon esprit dans le nid-de-pie s'assoupit.

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