- C'était comment la vie, avec ton mari?

Rose posa son regard sur cette personne âgée qui ne la reconnaissait plus. Elle était immobile, assise dans un fauteuil en simili informe, comme si lui et elle ne faisait plus qu'un, posés dans un coin de la chambre. Rose avait tiré une chaise et s'était installée à ses côtés après avoir déposé une boîte de chocolats pralinés, ses préférés, sur le guéridon. Elle détestait cette pièce aseptisée dont l'odeur lui était si désagréable, un mélange de pisse, de produits détergents et de mort.

Sous les meurtrissures de la vieillesse et de la maladie, elle décelait cette femme discrète, presque invisible, mais au caractère bien trempé qu'elle avait connue, enfant. On l'avait prévenue, aussi bien ses proches que le personnel, elle ne se souviendrait sûrement pas et à son regard vide, les yeux perdus dans le vert pastel du mur opposé, Rose comprit qu'elle n'apprendrait rien de plus que ce que son esprit inventif voulait bien lui rappeler.

Elle avait perdu son grand-père l'année précédente et la société qui l'avait vu naître, grandir et mûrir, cette richesse passée, elle se refusait à la laisser rejoindre le néant.

Alors qu'elle s'apprêtait à prendre congé, Madeleine rapprocha ses mains comme pour s'enlacer elle-même.

— C'était long, d'un ennui mortel.

Elle marqua une pause. Rose s'installa jusqu'au fond de la chaise cette fois, avec l'espoir qu'elle poursuive.

— Il était sans cesse en déplacements. C'était un homme important, vous savez. Il avait des obligations. Alors il prenait la voiture et partait sur les routes. Parfois cela durait plusieurs semaines, mais en général, c'était l'histoire de quelques jours. Il m'appelait tous les soirs, sauf s'il était trop fatigué ou s'il était encore pris par ses interviews. Il travaillait pour un journal, un grand journal sportif. Sa passion, c'était le cyclisme. Ma mère me disait chanceuse. Cela aurait pu être les chevaux, les paris, les grandes pertes et la misère. Au lieu de cela, c'était les coureurs, les équipes, les courses, les réceptions, et la renommée qui se faisait grandissante.

Rose savait tout cela, du moins une partie. Depuis toute petite, elle avait observé les lithographies cyclistes signées par les coureurs, parcouru les photos et les articles dans le journal, entendue les anecdotes fanfaronnes de son grand-père, mais ce qui l'intéressait aujourd'hui, c'était l'envers du décor, c'était tout ce travail de nègre qui avait permis sa réussite professionnelle, lui, le grand homme qui s'était "fait tout seul" comme il aimait le répéter, peut-être pour s'en persuader.

— Et toi, qu'est-ce que tu faisais en attendant?

— Moi? Mais qui êtes-vous? Que venez-vous faire dans ma chambre?

— C'est Rose, mamie. Je suis ta petite fille.

— Rose? Ah, oui, Rose...

Rose pouvait voir à son regard perdu qu'elle confirmait son identité sans y croire une seconde.

Il fallait s'y faire. Était-ce seulement possible?

— J'ai passé ma vie seule, à attendre... et aujourd'hui encore je suis seule et j'attends.

— Mais, tu as plein de monde autour de toi mamie, qui t'aident...

— Oui, mais ils ne m'aiment pas. Personne ne m'a jamais aimé pas même moi. Ma mère était froide, distante. Elle m'a laissé quand j'avais à peine vingt ans pour reconstruire Alger après la guerre et moi, je suis restée seule à Paris. D'ailleurs quelle reconstruction?

—  Et ton père?

— A partir du moment où mes parents ont divorcé, ce qui était rare à l'époque, il a fait une croix sur sa famille. C'était un homme dur, dépourvu d'amour. Il nous avait élevées, ma sœur et moi, comme des soldats. Il nous faisait lever à six heures tous les matins. Que l'on soit lundi ou le jour du seigneur, cela n'avait aucune importance. Il entrait dans la chambre, nous sommait de nous lever, et devant la fenêtre grande ouverte sur le tout Paris, d'été comme d'hiver, nous exécutions, encore engourdies par la chaleur de l'édredon, une gymnastique militaire.

Rose profita de ces confidences surprenantes pour lui reposer des questions sur sa vie de femme.

— Lui était tout et moi je n'étais rien. Jeune, je voulais être journaliste, comme lui. J'avais l'écriture facile, des idées plein la tête, mais à peine le mariage consommé, j'ai été emmurée par la maternité. C'est peut-être horrible à entendre, mais c'est une triste réalité. Un enfant, c'est un fardeau, un fil à la patte qui nous cloître à la maison. Il y avait aussi, bien sûr, l'entretien de la maison, les courses, les repas. Habitué aux grands hôtels, il fallait que tout soit à la hauteur du luxe qu'il rencontrait à l'extérieur. Les lits faits au cordeau, sans un pli, les chemises et les cravates repassées sans une trace, sans une peluche, les repas cuisinés avec des produits frais au beurre, le vin acheté à la meilleure cave de la ville. Et puis, il y a eu cette maison, dans la banlieue parisienne. Je ne m'y suis jamais faite, c'était la fin des après-midis au jardin du Luxembourg, l'odeur piquante mais si familière du métro parisien, les journaux délivrés de bonne heure à la porte, le brouhaha de la salle d'édition...

La vieille dame parlait comme un livre ouvert. Aux yeux de Rose, elle avait retrouvé son humanité.

— Et puis, j'ai perdu ma dignité, au fil des heures, au fil des mois, au fil des ans. Pour ne pas chuter, j'ai acheté de la laine et j'ai débuté un pull, puis deux, dix, vingt. En passant, j'ai trouvé mes meilleures amies, fidèles, âpres mais réconfortantes, des gitanes, bleues comme mes yeux, à la silhouette sensuelle comme ma féminité perdue, mais déterminée comme ma volonté de ne pas céder. Cette pince à la place de la main, c'est mes deux cancers. J'y ai laissé les deux seins, mais je suis restée debout, toujours. Droite, refusant de lâcher-prise. Seulement, j'ai dû baisser les yeux sur les traces de rouge à lèvres des cols de chemise, ôter à mon nez son odorat si délicat pour ne plus sentir les parfums infidèles des coquettes parisiennes ou des dindes provinciales. Je voulais juste oublier. Alors je comptais les rangs, le nombre de mailles et ainsi je ne pensais plus. Je suivais les modèles comme le déroulement de ma vie, sans faille, sans ratés, sans surprise.

J'ai fini par me construire une chrysalide douce comme du cachemire à l'intérieur et rêche comme la laine pour l'extérieur.

Madeleine ne dit plus un mot cet après-midi là.

Elle s'était mise à caresser du bout des doigts son gilet et plus rien ne la sortit de sa bulle tricotée de fines mailles torsadées. L'heure des visites toucha à sa fin et Rose quitta la chambre le cœur gros. Cette femme qui n'avait pas su l'aimer et qu'elle avait détesté, enfant, venait de toucher son âme.

N'était-ce pas elle, à présent, cette femme au beau milieu de la vie qui cherchait un sens à son ouvrage?

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