Hier soir, j'ai capturé une souris. Je ne lui voulais aucun mal, bien au contraire, je pensais lui éviter le poison ou les pièges.

Il faut dire que nous sommes envahis par cette famille de rongeurs. Nous les entendons courir sur les poutres, grimper sur les murs en pierre brute aux joints poussiéreux dont les grains de sable ou de ciment les trahissent en tombant sur le carrelage.

Le cadet en a trouvé trois qui tenaient conseil sur le parquet de sa chambre au beau milieu de la nuit. L'aînée a senti une souris glisser du haut d'un de ses oreillers jusqu'à elle, dans son lit. Quant à moi, je suis tombée nez à museau avec l'une d'elle en entrant dans mon dressing hier matin. J'ai voulu l'attraper mais je n'avais rien sous la main pour la capturer.

— La maison n'est pas leur espace naturel. Leur place est dehors.

Mon mari a agi en conséquence.

Tapettes, poison, l'artillerie lourde a été déployée ce matin de bonne heure.

Mais hier soir, nous  n'étions pas encore en guerre avec leur communauté. 

Au moment d'aller au lit, voilà qu'une petite souris s'est enfuie sous notre lit. Mon mari a voulu l'écraser avec un chausson. Le temps qu'il sorte le chercher, j'ai effrayé la petite âme jusqu'à un coin de la chambre et j'ai demandé à mon époux d'aller chercher la passoire de l'essoreuse à salade à la cuisine. A son retour, j'ai bloqué l'espace entre le mur et la malle derrière laquelle l'intruse s'était réfugiée avec un dictionnaire médical. Je me suis postée à gauche et j'ai demandé de l'aide pour bouger légèrement mon tapis de yoga roulé derrière la malle afin d'induire la fuite de la souris dans ma direction. 

Malchance, la souris, épouvantée, m'a échappé et a filé sous le lit. J'ai bondi au-dessus et l'ai capturée juste avant qu'elle ne soit passée sous la porte.

Je suis mise en quête d'un carton plat pour l'installer dans une autre pièce en pensant la libérer le lendemain matin dans les bois.

Seulement voilà, malgré son bout de fromage, sa gamelle d'eau et un trou pour respirer, j'ai présenté aux enfants ce matin une souris neurasthénique. Elle n'était pas morte, elle respirait, bougeait mollement, mais nous pouvions ouvrir le couvercle sans qu'elle ne cherchât à se sauver. Elle avait l'air résignée.

J'ai pensé à un stress post-traumatique. L'événement d'hier soir a été catastrophique pour cette petite souris. Nous avons dû lui faire une peur extrême, cette chasse, la capture, l'enfermement, sans savoir ce qu'il allait advenir d'elle. Ce matin, elle était sans réaction, comme si elle avait l'esprit dans le brouillard, une perte totale de repères. J'ai demandé à ma plus jeune enfant de m'accompagner. Nous nous sommes couvertes et avons apporté la souris près des berges d'une rivière, dans l'herbe. Je ne savais pas ce qu'il adviendrait d'elle, sûrement pas grand chose, pas longtemps, mais je lui ai évité le poison ou la tapette. Elle va mourir dignement mangée par un prédateur et quoiqu'il lui advienne, elle retournera à la terre plutôt que de moisir derrière une plinthe, sous un plancher ou d'échouer, écrasée par la guillotine à souris, dans la poubelle.

Finalement, cette souris mal portante que j'ai libérée, j'ai cru me voir en elle. La maison, représenterait alors cette société dans laquelle je ne reconnais aucun repère, aucun sens, aucun naturel. Le dôme en plastique, c'est ma bulle. Seulement, si elle a pour but de me protéger, elle m'enferme, m'étouffe, me coupe du monde social. Elle est rassurante, cependant. Il ne s'y passe rien qui fasse évoluer ma vie, puisque j'ai tout cadenassé moi-même, et maintenant qu'elle existe, je ne sais plus comment m'en défaire. Comme la souris hier soir qui cherchait une sortie. Je les ai bien cachées, un peu comme les toilettes du MK2 de Gambetta, cachés dans la sous-sol derrière l'écran vidéo. 

Ce matin, une fois le carton déposé sur l'herbe, j'ai soulevé le couvercle. Je pensais que la souris s’enfuirait à toutes pattes, mais elle est restée figée. Comme elle, je pourrais trouver une sortie mais il faut perdre avant le sentiment d'impuissance, quitter le brouillard, agir. Je me sens anesthésiée. La seule chose que j'arrive à faire, c'est à me vider la tête en écrivant, lire un peu pour oublier ma vie et laisser le temps passer. Je peine à faire les actions du quotidien, rien que les courses hier m'ont pris la journée et m'ont laissé éreintée... les courses pour quatre jours... moi!? sans oublier tout ce qui demande un raisonnement mathématique ou pratique... une horreur.

Quand sortirai-je de ma bulle?

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